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Des élèves marocaines et leur professeur
Photo de classe dans un lycée de Casablanca

Une de mes amies a publié l’interview d’Abdelatif El Alama dans un groupe d’anciens de Sciences Po sur LinkedIn, il s’ensuit une discussion un peu enflammée que j’ai du mal à totalement comprendre, où certains pensent que les procédures “prioritaires” ne sont carrément pas républicaines, et contreviennent à l’égalité des chances. Ils invoquent en même temps la gratuité, tandis que d’autres disent que l’augmentation des frais de scolarité, qui a permis les bourses, a au contraire facilité l’accès à Sciences Po. Ce débat très franco-français, que je ne suis qu’à cause de notre article vient en contrepoint étrange de la proposition du Ministre de l’Enseignement Supérieur, Lahcen Daoudi, qui propose de supprimer la gratuité pour certaines études seulement.

 

Et sur un prétexte lié aussi à l’égalité mais de façon bien différente : parce que les étudiants issues des familles les plus favorisées sont nettement plus nombreux dans les filières qui forment des médecins et des ingénieurs, et les étudiants de familles pauvres dans les autres filières (droit, lettres, sciences), il convient que l’état ne paye pas pour ces enfants de riches, et que les études, dans ces filières là seulement deviennent payantes. Amina Sidqui, la personne qui a rapporté cela sur Facebook ne parle pas d’une extension des bourses. Daoudi insiste sur le fait qu’il décidera de faire payer les études qui attirent surtout les étudiants issus des catégories aisées et qui occasionnent des frais importants pour les pouvoirs publics.

Je plains mon pays, dirigés par des gens dont le raisonnement manque autant de logique.

Faire payer les riches, mais pas les pauvres

Après tout pourquoi pas ? Mais dans ce cas, pourquoi le faire par filière ? Un étudiant de famille riche, qui souhaite faire des études de lettres continuera à les faire gratuitement. La répartition entre riches et pauvres doit être gérée par l’impôt, et pas par une tarification partielle des services.

On peut aussi considérer que l’investissement dans l’éducation supérieure est fait pour le bien du pays. Mieux les jeunes sont formés, mieux ils peuvent ensuite servir leur pays, créer des entreprises, soigner efficacement des gens, bref, générer pour tous de la richesse et du bien être. C’est d’ailleurs un des arguments forts des étudiants québecois en révolte contre les hausses des frais de scolarité au printemps précédent.

La vraie question derrière, est “quelle est la mission de l’Etat” ?

L’Etat est il là pour subventionner les pauvres, ou pour assurer un service public dont l’accès est ouvert à tous, oserais-je le dire, démocratiquement, sans distinction de classe, d’origines, etc ? Et si la réponse est un mélange des deux, il ne faut certainement pas sacrifier une fonction pour l’autre.

Une prédiction autoréalisatrice

Si ces études deviennent payantes, la minorité d’étudiants pauvres qui arrivaient à les suivre s’en détournera définitivement.

En réalité, la problématique est ailleurs, et se situe bien en amont, dans la qualité de l’enseignement primaire et secondaire.

Le mode d’accès aux études supérieures est une sorte de concours, où les filières les plus prestigieuses peuvent se permettre d’être le plus exigeantes sur la qualité des curriculum de leurs étudiants. Or les enfants “de riches” bénéficient souvent d’une éducation privée, coûteuse certes, mais de meilleure qualité que l’enseignement public. Ils sont aussi accès à des cours de soutien, et à toute une qualité “d’environnement culturel” qui les aide à obtenir ces excellentes notes, passeport pour les meilleures filières.

Au lieu de dire “faisons payer des filières où seuls les enfants riches étudient”, j’aurais aimé que notre ministre dise “améliorons la qualité de notre enseignement secondaire, préparons tous les élèves de tous les lycées pour qu’ils puissent suivre les études de leurs choix, et qu’ils aient accès en toute égalité des chances aux meilleures formations”.

Payer mais combien, mais pour quoi ?

Il ne faut pas se leurrer, la qualité du système d’enseignement supérieur est loin d’être au niveau des écoles européennes. Confrontés à l’obligation de payer des études pour un prix significatif (puisqu’il s’agit, si on lit le ministre, du “prix réel”), les familles aisées ne vont-elles pas tout simplement décider d’envoyer leurs enfants étudier à l’étranger ? Ce qui entraînera une fuite des cerveaux importante, de nombreux marocains faisant leurs études à l’étranger y restent, pour travailler ensuite.

Le ministre est il sûr que cette “réforme” ne va pas augmenter les tentations d’émigration, et le brain drain que l’on constate dans de nombreuses filières ?

Le cas particulier des études de médecine

C’est sans doute ce que je trouve le plus révoltant. Ces études sont particulièrement longues, et les étudiants particulièrement mal rémunérés lors de lors années d’internat. Les gardes, par exemple, ne sont pas payées. Si on trouve une majorité d’étudiants riches dans ces filières, c’est tout simplement parce que, pour une famille pauvre, il est quasiment impossible de financer des études aussi longues.

Dans d’autres pays, les internes ne roulent pas sur l’or, mais on les moyens de survivre à peu près correctement. Si vous avez suivi les grèves des étudiants en médecine, vous savez que ce n’est pas le cas chez nous. Et rendre les études payantes ne fera qu’accroître le problème.