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Eric Laurent, Catherine Graciet et les élections marocaines
Elections et journalisme...

Cela a commencé en France, avec l’affaire Eric Laurent – Catherine Graciet, et cela continue au Maroc, avec des élections communales et régionales pas parfaitement intègres, pour le moins.

Il y a pourtant une énorme différence : la corruption électorale est un fait – très regrettable – connu et en recul au Maroc. La tentative de chantage exercée par les deux journalistes est un fait nouveau, qui montre, au moins chez certains, une profonde dégradation du référentiel éthique.

Le difficile apprentissage de la démocratie

A chaque élection au Maroc, ce sont les mêmes scènes qu’on voit, d’hommes politiques achetant des voix… pas très cher, à 100 dirhams (10 €), de partis achetant des candidats (beaucoup plus cher d’ailleurs), de trucages, de reproches d’irrégularités.

Pourtant, ces trucages, ces pratiques d’un autre âge reculent doucement. Elles choquent de plus en plus dans un pays qui comprend qu’on ne peut pas avancer avec des élus corrompus, un message régulièrement répété par le Roi Mohammed VI.

La problématique est connue, elle est simple : faute d’éducation, le personnel politique comme une bonne partie des électeurs sont ce qu’on appelle ici, des « ignorants ».

L’Europe et particulièrement la France ont généralisé l’éducation en même temps que le droit de vote. En France, si le droit de vote universel a été accordé aux hommes, il n’est vraiment devenu universel qu’en 1945, après que les femmes l’aient obtenu, en 1944, et que soient levées les dernières restrictions dans les DOM TOM et pour l’armée.

1944, c’est-à-dire plus de soixante-ans après la généralisation de l’éducation obligatoire pour tous, en 1882.

Au Maroc, c’est l’inverse. Il aurait été incongru, inacceptable que les femmes ne bénéficient pas de ce droit de vote au même titre que les hommes.

C’est le roi Mohammed V qui met en place la première constitution du Maroc indépendant en 1961, par référendum, puis les premières élections générales le 17 mai 1963.

Je n’ai pas trouvé de chiffre concernant le taux d’alphabétisation antérieur aux années 80. Mais je dirais qu’à l’Indépendance, le taux d’analphabétisme des adultes devait être très largement supérieur aux 50% enregistrés dans les années 80.

En soixante ans, dont quelques années de dictature (les années de plomb), le Maroc a donc pris une route que les pays occidentaux ont mis plus d’un siècle et demi à parcourir, en tout cas en ce qui concerne la France.

La comparaison avec l’ancien colonisateur étant d’autant plus pertinente que celui-ci a une grande responsabilité dans la débâcle de l’éducation marocaine, ayant organisé la « non formation intellectuelle » des élites.

Faut-il rappeler que, sous le protectorat français, les marocains ne pouvaient pas passer leur baccalauréat au Maroc et devaient aller en France ? Et qu’ils n’étaient qu’une toute petite poignée à avoir ce privilège ?

La victoire du PJD : un rejet de la corruption

Or les marocains en ont assez de la corruption.

Être illettré n’empêche pas de juger de l’efficacité d’une administration. De se rendre compte que les jeunes n’ont pas de métier, qu’il faut laisser le bakchich aux professeurs, que les hôpitaux sont désertés par les spécialistes, qu’il faut laisser le bakchich aux médecins, que les routes et les ponts ne sont pas très solides…

Par contre, l’ignorance empêche de lutter contre cette corruption, contre les fraudes électorales parfois massives sur lesquelles le Makhzen fermait les yeux quand elles favorisaient ses candidats…

Ce ras-le-bol des politiques malhonnêtes se traduit d’abord par une désaffection vis-à-vis de la politique, massive et problématique.

C’est quand les gens ne votent pas que les risques de révolution sont les plus grands.

Le taux de participation aux élections de la rentrée a été de l’ordre de 56%.

Mais ces 56% de marocains ont donné, semble-t-il, une victoire massive au PJD, pas tellement par conviction islamiste que par rejet de partis corrompus.

C’est le même mouvement qui a porté les islamistes au pouvoir dans de nombreux pays.

A la différence près qu’au Maroc, grâce à l’absence de révolution violente, cette arrivée au pouvoir se fait dans le calme et le respect de la démocratie.

Si Benkirane est surnommé l’Islamiste du Roi, cela veut bien dire que son programme ne remet pas en cause les fondements de l’organisation politique marocaine.

Il est frappant de voir une chose : plus l’administration marocaine lutte contre la fraude électorale (on parle, pour ces élections de septembre 2015, de 30.000 téléphones sur écoute), plus le PJD gagne de sièges…

Pendant ce temps-là, en France, deux journalistes…

Il a fallu un petit moment à la presse française pour accepter l’incroyable : deux « journalistes d’investigations », pourfendeurs des menteurs, des politiques, des dictateurs corrompus, particulièrement au Maghreb, auraient tenter de monnayer la non-sortie d’un livre soi-disant compromettant sur le roi du Maroc et la famille royale, contre la coquette somme de trois millions d’euros négociée à deux millions.

Un petit moment pour que les éléments du dossiers soigneusement fuités, peu à peu, prouvent qu’il y avait au, au minimum, négociation non contrainte de la part des deux auteurs du futur livre.

Un petit moment, enfin, pour que leurs incohérences lors de leurs interviews, les semi-aveux de l’une reconnaissant un « moment de faiblesse » dont elle revendiquait aussitôt « l’humanité », la morgue de l’autre refusant de « recevoir des leçons de déontologie de qui que ce soit« , jettent le trouble chez les complotistes objectifs, ceux qui peuvent se laisser convaincre par la réalité.

Petit moment qui a rendu nécessaire cette mise au point par l’Observatoire de le Déontologie de l’Information :

un journaliste digne de ce nom ne saurait payer une information ou un informateur (…) un journaliste digne de ce nom ne saurait se faire payer par une source ou un tiers intéressé pour publier, retenir ou supprimer une information (…) La valeur d’une information est déterminée par l’intérêt du public à la connaître, non par l’intérêt d’un journaliste ou d’une source à en tirer profit.

Faut-il donc que beaucoup l’aient oublié pour que cette base doive être réaffirmée ? La France est-elle envoie de revenir aux traditions de la III° République, où nombres de journaux étaient créés surtout pour ne pas paraître ?

Sans doute pas. Mais entre télé-réalité et chantage journalistique, il semble que le « quatrième pouvoir » ait perdu ses repères en France. Or il est tout souvent le dernier rempart contre la corruption.